Dépendances numériques : la leçon du plan des Armées aux ETI
Un an après sa création, le Commissariat au numérique de défense dresse son bilan et assume un cap : réduire les dépendances du ministère des Armées aux solutions extra-européennes, sans casser l'opérationnel. Derrière le vocabulaire militaire, la démarche ressemble beaucoup à ce qu'une ETI devrait mener sur son propre système d'information. Décryptage, à partir des seules informations publiques.
Un bilan d'étape publié cette semaine
Le 27 octobre 2026, le ministère des Armées a publié une interview du général de corps d'armée Erwan Rolland, commissaire au numérique de défense, réalisée pour Skyrock PLM. Il y dresse le bilan de la première année du Commissariat au numérique de défense (CND), créé en septembre 2025.
Quelques éléments factuels ressortent de cet entretien :
- le CND réunit 6 500 personnes, pour moitié civiles et pour moitié militaires, après la fusion de trois entités en une gouvernance unique ;
- il est désormais l'acheteur exclusif des achats numériques du ministère ;
- sur le logiciel, le ministère se dit « presque à l'équilibre » entre éditeurs nationaux, européens et américains ;
- l'objectif affiché est d'éviter tout « kill switch », c'est-à-dire la possibilité pour un tiers de couper un service critique, et de piloter un « indice de résilience numérique » ;
- côté capacités, le général cite le projet Arcadia (un cloud de niveau secret doté d'une infrastructure d'IA), le supercalculateur Asgard et ses « plus de 1 000 GPU », ainsi qu'un accord-cadre entre l'Agence ministérielle pour l'IA de défense (AMIAD) et Mistral.
Une phrase de l'interview résume bien la tension que connaissent toutes les DSI : la loi de programmation militaire court jusqu'en 2030, mais « le numérique lui, il évolue à un horizon de 6 à 18 mois ».
Le plan ministériel : cinq mesures, une méthode
Ce bilan s'inscrit dans la suite directe d'une annonce plus structurante. Le 16 octobre 2026, au fort du Kremlin-Bicêtre, le général Rolland a lancé, avec les responsables de l'état-major des armées, de la DGA, du SGA et la DSI du ministère, le plan ministériel de maîtrise des dépendances numériques. L'objectif est formulé sans détour : « la diversification des fournisseurs et la réduction de nos dépendances aux solutions extra-européennes ».
Le plan comporte cinq mesures, que nous résumons d'après la publication officielle :
- Transformer les usages des utilisateurs finaux en adoptant davantage de solutions souveraines.
- Pour les systèmes existants, accélérer la migration du portefeuille applicatif vers des systèmes non dépendants des grands fournisseurs extra-européens, notamment pour l'hébergement cloud.
- Pour les futurs systèmes, renforcer la gouvernance des projets via le cadre de cohérence technique, afin de prescrire davantage de solutions indépendantes des grands éditeurs extra-européens.
- Définir et conduire un plan d'accompagnement du changement, y compris les coûts d'adaptation pour les armées, directions et services.
- Basculer une partie du socle numérique de solutions très intégrées, interdépendantes et non souveraines vers un environnement majoritairement fondé sur l'open source.
Le ministère précise que la mise en œuvre est incrémentale, à court, moyen et long terme, en préservant les exigences opérationnelles de disponibilité, de performance, de sécurité et d'interopérabilité.
Ce plan prolonge des initiatives déjà visibles. En janvier 2026, la DINUM, l'AMIAD et le CND ont signé une convention pour accélérer le déploiement de LaSuite, la suite collaborative souveraine de l'État, au sein du ministère, avec une enveloppe d'un million d'euros. Selon IT Social, LaSuite repose sur des logiciels libres et est hébergée sur des infrastructures qualifiées SecNumCloud.
Pourquoi cela concerne une PME ou une ETI
On pourrait voir dans ce plan une affaire de défense nationale, sans rapport avec une entreprise de 300 salariés. Ce serait passer à côté de l'essentiel. Le ministère ne dit pas « sortons de tout, tout de suite ». Il dit : mesurons nos dépendances, décidons où elles sont inacceptables, et agissons progressivement en commençant par les nouveaux projets. C'est une démarche de gestion des risques, pas une posture idéologique.
La dépendance est un risque comme un autre
Une PME industrielle qui a placé sa messagerie, son stockage, son ERP en SaaS et son annuaire chez un seul fournisseur a concentré son risque opérationnel. Une hausse tarifaire unilatérale, un changement de conditions contractuelles, un incident majeur, une contrainte juridique extraterritoriale : chacun de ces scénarios peut avoir un impact direct sur l'activité. Le « kill switch » évoqué par le général Rolland n'est pas qu'une hypothèse géopolitique ; pour une entreprise, c'est aussi la suspension d'un compte ou la fin de vie d'un produit.
Le levier, ce sont les nouveaux projets
La mesure 3 du plan est sans doute la plus transposable. Plutôt que d'engager une migration massive et coûteuse de l'existant, le ministère agit sur la gouvernance des projets futurs : chaque nouveau système doit justifier ses choix au regard d'un cadre de cohérence technique. Pour une ETI, l'équivalent est simple : intégrer un critère de réversibilité et de localisation des données dans chaque appel d'offres et chaque décision d'architecture.
L'accompagnement du changement a un coût — il faut le budgéter
La mesure 4 mérite aussi d'être soulignée. Le ministère prévoit explicitement les coûts d'adaptation. C'est souvent l'angle mort des projets de « souveraineté » en entreprise : on compare le prix des licences, et on oublie la formation, la reprise des données, l'adaptation des processus et la baisse temporaire de productivité. Un projet de diversification qui ne budgète pas ces coûts échoue, et nourrit l'idée que « le souverain, ça ne marche pas ».
L'équilibre, pas l'autarcie
Enfin, le constat d'un ministère « presque à l'équilibre » entre éditeurs nationaux, européens et américains est instructif. Même pour la défense, l'objectif n'est pas l'exclusion totale mais la maîtrise : savoir ce qui dépend de qui, et disposer d'alternatives pour ce qui est critique. Pour une entreprise, la bonne question n'est pas « comment tout quitter ? », mais « quels sont les trois services dont l'interruption nous arrêterait, et avons-nous un plan B pour chacun ? ».
Ce que nous voyons sur le terrain
En tant qu'ESN qui intervient à la fois sur l'administration d'infrastructures, le développement d'applications et la cybersécurité, nous observons trois situations récurrentes :
- Des dépendances non cartographiées. Beaucoup de DSI connaissent leurs grands contrats, mais pas les dépendances indirectes : le module SaaS branché sur l'ERP, l'outil de signature, le service d'authentification d'une application métier.
- Des clauses de réversibilité théoriques. Le contrat prévoit une restitution des données, mais personne n'a jamais testé un export complet, ni vérifié qu'il était exploitable ailleurs.
- Des choix open source mal accompagnés. L'open source réduit la dépendance à un éditeur, mais il crée un besoin de compétences d'exploitation et de maintien en conditions de sécurité. Sans cette capacité, interne ou externalisée, on remplace une dépendance par une fragilité.
Ce qu'il faut faire maintenant
- Cartographier vos dépendances critiques : pour chaque service essentiel (messagerie, identité, stockage, ERP, production), identifiez le fournisseur, la localisation des données, le droit applicable et l'existence d'une alternative.
- Construire votre propre « indice de résilience », même simple : un score par service selon la criticité, la substituabilité et la réversibilité testée. Suivez-le chaque année en comité de direction.
- Ajouter des critères de réversibilité et de localisation dans tous vos nouveaux projets et renouvellements de contrats, à l'image du cadre de cohérence technique du ministère.
- Tester une réversibilité réelle sur un périmètre limité : exporter les données d'un service SaaS et vérifier qu'elles sont réutilisables, en conditions proches du réel.
- Budgéter l'accompagnement, pas seulement les licences : formation, reprise de données, support aux utilisateurs pendant la transition.
En conclusion
Le plan du ministère des Armées n'est pas un modèle à copier tel quel : ses contraintes ne sont pas celles d'une entreprise. Mais sa méthode — mesurer, prioriser, agir d'abord sur les nouveaux projets, accompagner le changement et viser l'équilibre plutôt que l'autarcie — est une feuille de route pragmatique pour toute organisation qui veut reprendre la main sur son système d'information.
Chez Innosys, nous aidons les DSI à cartographier leurs dépendances, à concevoir des architectures plus réversibles et à exploiter des solutions open source dans la durée. Si le sujet est sur votre feuille de route 2027, échangeons-en.
Sources
- Ministère des Armées / CND – Interview du GCA Erwan Rolland : « Cyberattaques, intelligence artificielle, souveraineté… » (27 octobre 2026)
- Ministère des Armées / CND – « #Souveraineté : lancement du plan ministériel de maîtrise des dépendances numériques » (16 octobre 2026)
- IT Social – « LaSuite devient l'outil collaboratif souverain du ministère des Armées » (14 janvier 2026)
- L'Informaticien – « L'État veut renforcer ses outils collaboratifs souverains au ministère des Armées » (13 janvier 2026)
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